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Yann Fabès : « Nous devons penser l’Atelier de Sèvres non plus comme une unique prépa mais comme un établissement d’enseignement supérieur »

Son rôle de directeur, Yann Fabès le prend à cœur. Passionné par l’enseignement et la transmission, la prise de direction de l’Atelier de Sèvres est apparue comme une évidence pour cet artiste. Entrepreneur dans l’âme, il est arrivé à la tête de l’établissement avec plusieurs projets en tête. Son parcours, sa vision de l’enseignement, de l’Atelier de Sèvres… Yann Fabès se confie.

Racontez-nous votre parcours...

Yann Fabès : Je suis issu d’un bac scientifique, mais j’ai très vite vu que je n’étais pas intéressé par ce domaine et que je ne voulais pas devenir ingénieur. Alors, j’ai rejoint une école de photo, puis, au bout d’un an, je suis entré dans une école d’art pour élargir ma vision. Après cinq années d’études, j’ai commencé à travailler en tant qu’artiste. Mon truc, c’était d' interroger et transgresser l’image à travers différents médiums. C’est un travail plastique qui m’a conduit à exposer dans des galeries, des centres d’art, des musées, en France et à l’étranger.

Comment avez-vous basculé dans l’enseignement ?

Assez tôt, trois, quatre ans après la fin de mes études, j’ai commencé à enseigner à l’École supérieure d'Art et Design de Saint-Étienne, en option Art. Très vite, la question de la transmission est devenue pour moi un support passionnant qui m’a apporté beaucoup dans le domaine de la création. Finalement, les choses se sont faites parallèlement à mon travail d’artiste, pendant plusieurs années.

De professeur, vous êtes devenu directeur des études, un poste à responsabilité…

Oui, mon travail a évolué et les responsabilités aussi, elles sont devenues plus importantes. L’école m’a confié la coordination de l’option Art, puis la coordination générale, puis j’ai pris la direction des études. Dans ce laps de temps, j’ai aussi diminué mon rapport à la création. 

Comment s’est opérée cette transition de l’art vers l’enseignement ?

Je voyais beaucoup de gens de ma génération qui avaient un problème de reconnaissance et je ne voulais pas rentrer dans ce rapport. Je m’interrogeais beaucoup sur ce monde.  De fil en aiguille, ma passion pour la création a basculé vers la transmission, l’enseignement. Les choses se sont faites dans une transition assez douce, sans heurts. Aujourd’hui, même si j’ai un intérêt certain pour l’art, je me suis complètement focalisé sur la question de la formation. Je suis arrivé à la direction de l’école, ce qui a été un changement de cap important, car c’est complètement différent de la direction des études car on est vraiment concentré sur les mécaniques, les interactions, les évolutions. Il y a presque une dimension scientifique, politique, de la formation. Notamment dans une école d’art territoriale. Ce poste m’a permis de découvrir tous les échelons des collectivités et comment une école doit être en adéquation avec son territoire, la façon dont on forme des gens pour qu’ensuite, ils restent et deviennent acteurs de ce territoire. Ce sont des enjeux intéressants qui m’ont permis de prendre un peu de hauteur sur la question de la formation artistique. Il a fallu opérer une forme de transition. C’était passionnant !

"Aujourd’hui, même si j’ai un intérêt certain pour l’art, je me suis complètement focalisé sur la question de la formation."

Vous avez ensuite été nommé directeur de l’ENSCI - Les Ateliers en 2016…

C’est le Ministère de la Culture qui m’a sollicité. Quand on m’a proposé ce poste, pour cet établissement au modèle pédagogique très innovant, réputé… Je ne pouvais pas refuser. J’y suis resté trois ans. Là-bas, j’ai découvert l’échelon national, ce qui a été une expérience assez marquante. Pendant toutes ces années, j’ai pu découvrir un ensemble d’acteurs (start-ups, incubateurs, ministères, réseaux d’établissements d’enseignement supérieur), une maïeutique extrêmement riche qui m’ont permis d’acquérir une vision circulaire des choses. Après, c’est une grande école, et comme toutes, il y avait une vision très pragmatique, très organisationnelle. Ces ambivalences sont aussi, selon moi, passionnantes. J’ai toujours aimé être au cœur des choses.

Pourquoi avoir accepté de prendre la direction de l’Atelier de Sèvres ?

Je me suis dit : je connais l’échelon territorial, national, mais pas le privé. C’est quelque chose qui m’intéressait, car j’ai une âme d’entrepreneur. C’était une sorte de fantasme non-assouvit. Je ne suis pas déçu ! L’Atelier de Sèvres a une dimension entrepreneuriale, c’est un vrai projet que l’on a envie de faire évoluer. Ce qui est vrai pour toutes les écoles, mais encore plus pour l’Atelier de Sèvres.

Vous aviez déjà rencontré des élèves issus de l’Atelier de Sèvres dans vos anciennes écoles ?

Bien sûr, et c’est aussi pour ça que j’ai accepté le poste, car l’Atelier de Sèvres a une excellente réputation dans le monde de l’art. Je le vis depuis très longtemps, car quand j’étais à Saint Etienne, nous faisions passer des concours dont je me souviens très bien puisque ce sont des moments touchants. Nous recrutions une quinzaine d’étudiant qui venait de l’Atelier de Sèvres. Il y avait chez eux une grande qualité, j’avais affaire à des individus qui avaient déjà acquis une forme d’autonomie, une posture, ils avaient quelque chose d’assez différent des autres candidats qui pouvaient arriver post-bac, ou d’autres prépas.

"J’ai toujours aimé être au cœur des choses."

Que vous a apporté votre carrière d’artiste dans votre rôle de directeur ?

Je pense que la formation artistique est essentiellement faite pour mener aux métiers de la création, et faire que les individus acquièrent un regard sur le monde, qu’ils aient une aisance et agilité sociale particulière. Néanmoins, si l’on n’applique pas ces questions-là au champ de l’art, je pense que cette formation et ce métier amènent une vision de réflexion très utile dans tous les domaines.  C’est pour cela que les étudiants qui sont formés dans les écoles d’art, et j’en suis le fruit, sont des gens autonomes, qui arrivent à s’intégrer facilement dans la société. Même s’ils n’ont pas une carrière d’artiste, ils s’insèrent dans tous secteurs d’activité. C’est une formation généraliste, où l’on fait ses humanités. C’est un socle indéfectible qui permet aux individus d’évoluer avec une forme de conscience. Je pense que c’est toujours vrai. C’est un levier qui m’a servi. Alors oui, en tant que directeur nous répondons à d’autres questions qui ne relèvent pas du champ de l’art, mais quand on est directeur d’une école artistique et que l’on a été artiste, cela facilite les choses. Aujourd’hui, il y a de moins en moins d’artistes qui deviennent directeur d’une école, car c’est un métier difficile.

Plus de 6 mois après votre arrivée à l’Atelier de Sèvres, quel regard portez-vous sur l’établissement ?

Quand je suis arrivé, je n’avais pas de véritable positionnement sur l’école et son devenir. Je ne connaissais pas bien l’Atelier de Sèvres. Quand on arrive dans une nouvelle structure, on observe, on analyse, on écoute. C’est à partir de quelques mois que l’on arrive à se forger une idée. Le constat que je fais, c’est que l’Atelier de Sèvres est une école qui est arrivée à un stade de grande maturité. Le travail réalisé depuis 30 ans, est remarquable. Les résultats que nous connaissons depuis 1979 prouvent un savoir-faire indéniable de nos équipes. Cette maturité est, selon moi, suffisante pour penser l’Atelier de Sèvres non plus comme une unique prépa, ce qu’elle est fondamentalement encore aujourd’hui et qui est très noble, mais aussi penser l’Atelier de Sèvres comme un établissement d’enseignement supérieur, qui peut arriver à trouver sa place à la fois dans l’écosystème francilien, et d’autre part, en complémentarité des établissement supérieurs artistiques publics. 

"L'Atelier de Sèvres est une école qui est arrivée à un stade de grande maturité."

Comme l’Atelier supérieur d’animation, finalement ?

Exactement ! Ce que j’observe avec le cycle supérieur d’animation, c’est que très vite, en trois ans, l’Atelier de Sèvres a mis en place une formation qualitative, qui correspond à son ADN, à son histoire, et qui est mesurable à celles proposées par d’autres établissements prestigieux. Alors oui, je pense que l’Atelier de Sèvres est complètement mature pour arriver à générer ce type de formation, avec une pédagogie innovante et qui peut parvenir à concurrencer l’enseignement public. Je suis assez persuadé que nous pouvons arriver dans une dimension d’excellence, ce, en se positionnement sur des champs qui ne sont pas couverts par les autres établissements, ni en termes de vision, ni en termes de formation. Le modèle de l’animation, et son succès, est très rassurant pour moi. Pour l’art, nous devons nous différencier des modèles existants en France. Je pense que l’Atelier de Sèvres doit à la fois s’appuyer sur son ancrage très fort, mais doit aussi puiser sa force dans une dimension plus internationale.

"Le travail réalisé depuis 30 ans, est remarquable. Les résultats que nous connaissons depuis 1979 prouvent un savoir-faire indéniable de nos équipes."

Comment forme-t-on un artiste ?

Si l’on prend l’Atelier de Sèvres, tel qu’il est pour l’instant, en tant que prépa, notre rôle est de prendre des individus qui sont assez peu conscients des enjeux de la question de la création, de l’art, et d’arriver à les renverser sur leur position et leurs convictions. Quand un étudiant arrive dans une école d’art, il est traversé par des a priori, des perceptions qui sont fausses sur le métier, l’école, son mode de fonctionnement. Former des artistes, c’est très complexe. On doit accepter les pas de côté, les retours régressifs. Ce n’est pas une science exacte ni un enseignement cognitif où l’on va dispenser un savoir direct. C’est de la maturation. La prépa, c’est faire comprendre à ces individus que leur personnalité va être déterminante dans leur création. Finalement, dès la prépa, le maître mot, c’est : « Apprendre à apprendre », en permanence. Qu’est-ce que c’est que d’être artiste, même après les études ? C’est apprendre constamment à modifier son point de vue, son approche stylistique, à poser les questions différemment, à ré-interroger… être artiste, c’est une gymnastique intellectuelle permanente.