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Parcours de création : Zeina Abirached, auteure de Bande-Dessinée

L'Atelier de Sèvres fête ses 40 ans. 40 années au service de la création contemporaine, dans tous les domaines de l'art et du cinéma d'animation. 40 promotions d'élèves devenus aujourd'hui des artistes reconnus en France et dans le monde entier. Découvrez les portraits de ces anciens élèves qui font aujourd'hui la valeur de notre établissement.

Zeina Abirached, auteure de Bande-Dessinée, élève de l'Atelier de Sèvres en 2004

Entretien réalisé par Nadine Vasseur

Depuis Beyrouth Catharsis paru en 2006, Zeina Abirached n’a cessé de raconter au fil de ses albums la ville de son enfance. Une ville détruite, coupée en deux, par la guerre. Et, alors qu’elle à dix ans au début des années 1990, une ville qui commence à se reconstruire après que le conflit a pris fin. « Raconter, dessiner, c’est pour moi garder la trace que laissent en nous le monde qu’on a perdu, les choses qui ont disparu. Lorsque je suis née, Beyrouth était en ruines, mais c’était ma ville. » Au fur et à mesure que Beyrouth panse ses plaies, elle se métamorphose et c’est tout le monde de la jeune Zeïna Abirached qui disparait en même temps que l’histoire de son pays qui semble frappée d’amnésie. « Dans les manuels scolaires, explique-t-elle, l’histoire s’arrête en 1975, au début de la guerre ». 

Retrouver la ville qu’a vue son regard d’enfant mais également combler les trous d’une histoire collective est ce qui anime ses récits. « Au départ, je ne pensais pas faire du dessin mon métier. J’ai été simplement confrontée à l’urgence de raconter. Et je l’ai fait par le dessin. ». Ce que Zeina Abirached raconte ce sont des vies mais aussi des lieux, des espaces qui ne sont plus. « Parler de la topographie réelle est ma manière de filer le travail de la mémoire ». Le personnage principal de Beyrouth  Catharsis est la rue où elle est née. Puis, dans 38 rue Youssef Seimaani, l’immeuble où elle a vécu. « Ce deuxième livre est né d’un projet réalisé à l’Atelier de Sèvres où je suis venue étudier en 2004 après avoir passé cinq ans à l’Académie libanaise des Beaux-Arts. J’avais dit à ma famille que je partais à Paris pour devenir auteur de Bande Dessinée, je crois qu’ils m’ont prise pour une folle ! Mais grâce à l’Atelier de Sèvres, j’ai réussi le concours des Arts Décoratifs, et voilà quinze ans plus tard, la création est devenue mon mode de vie ! »

« Je me souviens que notre professeur à l’Atelier de Sèvres avait proposé aux élèves de travailler sur le thème du lien. J’adorais ce genre de projet que chaque étudiant avait la liberté de traiter à sa manière, par la photo, la vidéo, le dessin ou autre, et sous l’angle qu’il souhaitait. Mon medium à moi, c’était déjà la bande dessinée et j’ai eu l’idée de raconter les liens de voisinage entre les habitants d’un même immeuble, un peu à la manière de la vie mode d’emploi de Georges Perec. Les pages étaient découpées en trois bandes horizontales qui représentaient les trois étages, si bien que le livre pouvait se lire de manière horizontale aussi bien que verticale sans qu’il y ait de sens imposé. Quand il a vu mon projet, le professeur m’a dit « C’est presque publiable », une phrase que je n’ai jamais oubliée. Je m’en suis souvenue quand j’ai travaillé à en faire un livre avec mon futur éditeur. Il me fallait encore travailler sur le "presque" ! »

En 2008 paraît Mourir, partir, revenir – Le jeu des hirondelles dont l’espace est cette fois celui de l’appartement familial. L’album, sélectionné au festival d’Angoulême, connaît un immense succès. Il est traduit dans une quinzaine de langues de l’italien à l‘anglais, du polonais au finnois, du turc au mandarin, preuve que portée par l’art de raconter, cette histoire intime d’une enfance beyrouthine transcende les frontières et les appartenances culturelles. Le choix du noir et blanc a sans doute sa part dans la portée universelle des albums de Zeina Abirached car « il laisse, selon l’auteur, davantage de place au lecteur qui peut plus facilement y projeter son propre vécu. » Le noir et blanc qui est l’une des marques de son style est arrivé très tôt dans son travail. « Un de mes professeurs au Liban nous avais enseigné l’économie de moyens, « less is more, nous disait-il ». Ma manière de me débarrasser de ce qui ne me semblait pas indispensable a été d’évacuer la couleur. J’aime l’efficacité du noir et blanc, la faculté qu’il offre de jouer avec les vides et les pleins.  Le point de départ de mes dessins est toujours une page noire sur laquelle j’alterne des motifs : des rayures, des volutes, des boucles, des fleurs, des notes de musique…  Et je joue de leur répétition. La scansion des noirs et des blancs introduit une forme de cadence, un rythme qui a quelque chose de musical. » 

Dans son livre intitulé Le piano oriental publié en 2015 et couronné de nombreux prix, la métaphore musicale est prise au pied de la lettre puisque Zeina Abirached y raconte l’histoire de son arrière-grand-père, accordeur de piano, à qui l’on doit l’invention du seul piano oriental conçu pour  jouer les quarts de ton. « C’est très graphique un piano et dans l’album, je me suis beaucoup amusée avec les noirs et les blancs du clavier, tantôt déclinés en gros plan, tantôt en vagues ou en motifs de tapisserie. » Plus tard, elle retrouve encore la musique, en illustrant le livret de l’album Levantine Symphony d’Ibrahim Maalouf, les pochettes de ceux de Stéphane Tsapis ou des affiches de festivals de jazz. Son style personnel, très graphique, lui ouvre les portes de l’illustration pour l’édition et la publicité, seuls domaines où elle renoue avec la couleur. C’est aussi son style qui, en 2018, la fait remarquer par le romancier Mathias Enard, lauréat du prix Goncourt 2015. Ensemble, ils réalisent l’album Prendre Refuge. C’est la première fois que Zeina Abirached y dessine une histoire qui n’est pas la sienne, même si, de l’Afghanistan d’hier à la Syrie d’aujourd’hui, la dessinatrice y poursuit son exploration de l’exil, sur fond d’incompréhension entre les cultures, et le motif de la trace des mondes que l’on a perdus.           

 

L'auteur
Nadine Vasseur est journaliste et écrivain. Productrice du magazine Panorama sur France Culture pendant quinze ans, elle est, par ailleurs l'auteur de nombreux livres d'entretiens et de livre d'art parmi lesquels " Les Plis" et "Les Incertitudes du corps" parus aux éditions du Seuil. Elle a publié en 2019 "Simone Veil. Vie publique. Archives privées" aux éditions Tohu Bohu.